Silvana Mc Nulty, Le vide en main, 2026 ©️ Le 19, Crac - Angélique Pichon
L’artiste Silavana Mc Nulty présente son exposition personnelle Le Vide en main (cur. Adeline Lépine), à découvrir du 7 février au 3 mai 2026 au 19, Crac à Montbelliard.
Il semble que le 19 Centre régional d’art contemporain ait placé, avec une certaine facétie, ses nouvelles expositions sous l’égide des récits mythologiques de l’Iliade et de l’Odyssée. Alors qu’il accueille l’accrochage « Le Cyclope n’avait qu’un œil mais c’était le bon », dédié aux collections du Frac Franche-Comté, il consacre également un solo show au travail de l’artiste basée à Paris Silvana Mc Nulty (née en 1995) dont les œuvres en crochet pourraient évoquer la figure de Pénélope tissant le linceul de Laërte.
Dès le seuil de l’exposition, le film Pénélopiade (2022) donne le ton. Réalisé par sa sœur, la cinéaste Callisto Mc Nulty, il suit pendant près de 35 minutes le travail de l’artiste. Dans une succession de gestes répétitifs, à la fois méditatifs et obsessionnels, Silvana Mc Nulty manipule le fil, assemble des objets disparates et élabore une œuvre textile qui paraît ne jamais devoir s’achever. Perles, feuilles d’écoliers, joints de plomberie, ciseaux, barrettes, équerres ou coquillages se rencontrent et coexistent grâce à une unique technique de point de croix, qui les soustrait à leur fonction première.
Si l’artiste revendique volontiers l’influence déterminante d’Eva Hesse ou encore d’Anni Albers, et si, plus largement, son travail s’inscrit de manière évidente dans une généalogie de l’art textile contemporain, il ne saurait s’y limiter. Formée à la bijouterie puis aux arts visuels à la Haute École des arts du Rhin de Strasbourg et à l’académie Gerrit Rietveld d’Amsterdam, Silvana McNulty convoque et éclate les codes de l’ornement.
À la manière de montures de bijoux prêtes à être serties, elle évide et perfore des coquilles d’œuf, des coquillages ou des feuilles d’arbres et de papiers jusqu’à tester « les limites structurelles de la matière, sa résistance, sa fragilité […] ». Les perles, beaucoup de perles dans les œuvres exposées au 19 Crac, sont assemblées tantôt à des paires de ciseaux, tantôt à des filtres de vidanges. Le précieux jouxte le manufacturé ou l’organique tandis que les matières robustes sont rendues fragiles. Quelle que soit la nature de ces objets hétéroclites, en les assemblant de manière aléatoire, Silvana Mc Nulty en fait de petits bijoux et fait fi de l’échelle de valeurs matérielle occidentale.
Bricoles achetées lors de visites mensuelles aux puces de Malakoff, données par les poissonneries de quartier ou récupérées aux objets trouvés… Silvana Mc Nulty travaille avec des séries de lot d’objets dont elle tente d’épuiser les formes : « Cela introduit une certaine économie de moyens et une dimension répétitive qui fait écho à mes gestes de crochet ». En provoquant des rencontres incongrues entre toutes ces choses devenues caduques, Silvana Mc Nulty aime à revendiquer l’oxymore et à rappeler l’étymologie commune de « texte » et de « textile », issus d’une même matrice, celle du mot latin texere signifiant « tisser ».
À travers ces assemblages, chaque pièce raconte un récit singulier, susceptible de se recomposer, de s’assembler ou de se défaire au gré des combinaisons décidées par l’artiste. L’ensemble interroge alors la persistance et la fragilité du travail de la main, entre continuité du geste, variations des rythmes de tissage et des cadences du labeur. D’ailleurs, les œuvres de Silvana Mc Nulty trouvent à Montbéliard une résonance singulière, dans une ville profondément marquée, dès le XIXᵉ siècle, par le développement de l’industrie textile. Elles ravivent cette mémoire ouvrière et s’inscrivent pleinement dans l’engagement du 19,Crac, qui, depuis sa fondation, soutient la diffusion, la production et la médiation de l’art contemporain en dialogue étroit avec son territoire et ses habitants.
À l’heure où le numérique a supplanté l’ère industrielle et où l’exigence de performance ne cesse de s’intensifier, Silvana Mc Nulty choisit de s’en affranchir. Elle privilégie une liberté du corps et du geste, dégagée de toute quête de rendement ou d’objectif de réussite prédéfini : « Dans la répétition du même geste réside un espace de liberté. L’aléatoire surgit dans l’intervalle entre la contrainte et la variabilité ».
En bricolant et en assemblant des objets aléatoires, mais aussi en répétant le même et unique point de crochet à l’envie, Silvana Mc Nutly s’abandonne, accepte la casse, le dysfonctionnement, l’erreur et la perte de temps. Loin de l’injonction productiviste, pour Silvana Mc Nulty, faire et défaire c’est toujours travailler, avec le vide en main.