Giulia Andreani, Nudeltisch II (Spaghetti, bitch) [détail], 2022.
Acrylique sur toile — 124 x 183 cm.
Courtesy de l'artiste et de la Galerie Max Hetzler Berlin, Paris, Londres, Marfa — Collection particulière.
Photo : Charles Duprat © Adagp, Paris, 2026
L’artiste Giulia Andreani présente son exposition personnelle Peinture froide (cur. Marilou Laneuville), à découvrir du 6 mars au 12 juillet 2026 au MacLyon.
Visiter l’exposition Peinture froide de Giulia Andreani, c’est laisser sur sa rétine la
persistance d’une foule de figures humaines surgissant d’un halo bleuté, autrement
appelé le gris de Payne. Inventé au XVIIIe siècle par l’aquarelliste anglais William
Payne pour traduire les nuances crépusculaires, il ne s'agit pas, pour Giulia
Andreani, de reproduire les clairs-obscurs d'un sous-bois ou de paysages
bucoliques, mais bien d'évoquer les basculements et autres zones d'ombre
critiques de notre société.
Née en 1985 à Mestre en Italie, Giulia Andreani peint depuis près de quinze ans
des scènes narratives aux apparences inoffensives, à la texture lisse et l’atmosphère
ouatée. Pourtant, chacune de ses toiles est l’occasion d’excaver les ruines du passé
et d’explorer les lacunes de la mémoire collective. Une fois diplômée de l’Académie
des Beaux-Arts de Venise, Giulia Andreani s’installe à Paris, étudie l’histoire de l’art
contemporain à la Sorbonne et entreprend un travail de recherche sur l’école de
Leipzig et ses peintres qui, dans un contexte de propagande RDA, détournaient les
codes du réalisme socialiste pour insuffler un regard critique sur la condition
humaine et l’histoire allemande.
Influencée par cette pratique, Giulia Andreani décide alors de faire de sa peinture
une agora où, par la réinterprétation et combinaisons d’archives publiques ou de
documents personnels, les figures dominantes de la grande Histoire font face aux
laissés-pour-compte et aux existences reléguées à la marge. Peintes entre 2011 et
2025, le panel de la soixantaine d’œuvres exposées au macLyon confirment qu’en
peignant en quasi-monochrome, l’artiste met à niveau les images quel que soit leur
source et interroge leur compréhension : « J’aime semer le trouble et provoquer le
spectateur afin de l’empêcher d’adopter une attitude passive face à mon travail.
C’est pourquoi je le rends responsable de ce qu’il regarde » lance-t-elle.
De la même manière, chez Giulia Andreani, les titres des œuvres sont employés
pour interpeler. Porteurs de messages symboliques tantôt ironiques, tantôt
informatifs, les titres choisis par l’artiste participent à brouiller les frontières entre
fiction et réalité documentaire. Parmi de nombreuses œuvres peu montrées que l’on
prend plaisir à (re)découvrir dans cette exposition, figurent certaines œuvres parmi
les plus connues de l’artiste comme la série Daddy (2012) où ces hommes
représentés en « bons pères » de famille ne sont autres que des dignitaires nazis,
provoquant chez celui qui regarde un certain sentiment vertigineux de distanciation,
hérité du théâtre de Berthold Brecht.
En creux, le travail de Giulia Andreani propose une réflexion sur la place de
l’artiste face à l’histoire et la force du médium pictural comme le traite la dernière
partie de l’exposition. A travers les toiles comme Remparts (2015) ou Dans le même
bain (2018) l’artiste rend hommage à des figures comme Hannah Höch ou Gerhard
Richter, qui tant par rapport à leur posture respective d’artistes engagés que par
leur héritage plastique, continuent l’influencer particulièrement. Si le rôle de l’artiste
est celui d’un « perturbateur, comme un microbe dans l’organisme » comme
l’affirme Giulia Andreani, cette dernière n’a de cesse de réaffirmer toile après toile la
place de la peinture comme espace de résistance puissant pour interroger nos
héritages historiques, sociaux et culturels. Et puisqu’elle fait de ses peintures un
espace alternatif à l’histoire officielle, l’histoire de l’art elle-même n’échappe pas à
ce déplacement fort heureusement. Ainsi, la sous-représentation des femmes y
apparaît naturellement comme l’un des thèmes abordés.
Par-delà l’apparente douceur d’une œuvre esthétiquement séduisante, Giulia
Andreani l’admet : elle produit « une peinture énervée », « faussement accessible et
potentiellement plus dangereuse ». Bien loin d’être froide, chaque toile de
l’exposition présente une facette d’un tout, reconstituant son autoportrait politique
et pictural, sorte de « mise au carreau » de ses propres positions depuis ses débuts.