Victoria Le Boloc’h-Salama            

Victoria Le Boloc’h-Salama (née en 1993, basée à Paris) est critique d’art indépendante, programmatrice culturelle et réalisatrice et productrice de podcast.
Elle accompagne des artistes et développe des projets artistiques.
    Historienne de l’art de formation (Paris I), elle est membre fondateur du collectif Jeunes critiques d’art, membre de l’AICA, membre du bureau curatorial Local Technique à Poush et cofondatrice du podcast Le Bruit de l’art.  
Elle réalise des entretiens d’artistes et rédige des critiques et des textes d’expositions pour des artistes, médias, galeries, institutions.  Elle assure également la programmation et la modération de talks et intervient parfois en tant membre de jurys dans le réseau de l’art contemporain en France. 
Victoria Le Boloc’h-Salama présente le travail de l’artiste Carla Adra au 12e prix AICA France

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Giulia Andreani, Peinture Froide
Critique d’exposition pour Beaux Arts Magazine  


Site de Beaux Arts Magazine


Texte


Giulia Andreani, Nudeltisch II (Spaghetti, bitch) [détail], 2022.

Acrylique sur toile — 124 x 183 cm. 
Courtesy de l'artiste et de la Galerie Max Hetzler Berlin, Paris, Londres, Marfa — Collection particulière. 
Photo : Charles Duprat © Adagp, Paris, 2026


L’artiste Giulia Andreani présente son exposition personnelle Peinture froide (cur. Marilou Laneuville), à découvrir du 6 mars au 12 juillet 2026 au MacLyon. 




Visiter l’exposition Peinture froide de Giulia Andreani, c’est laisser sur sa rétine la persistance d’une foule de figures humaines surgissant d’un halo bleuté, autrement appelé le gris de Payne. Inventé au XVIIIe siècle par l’aquarelliste anglais William Payne pour traduire les nuances crépusculaires, il ne s'agit pas, pour Giulia Andreani, de reproduire les clairs-obscurs d'un sous-bois ou de paysages bucoliques, mais bien d'évoquer les basculements et autres zones d'ombre critiques de notre société.

Née en 1985 à Mestre en Italie, Giulia Andreani peint depuis près de quinze ans des scènes narratives aux apparences inoffensives, à la texture lisse et l’atmosphère ouatée. Pourtant, chacune de ses toiles est l’occasion d’excaver les ruines du passé et d’explorer les lacunes de la mémoire collective. Une fois diplômée de l’Académie des Beaux-Arts de Venise, Giulia Andreani s’installe à Paris, étudie l’histoire de l’art contemporain à la Sorbonne et entreprend un travail de recherche sur l’école de Leipzig et ses peintres qui, dans un contexte de propagande RDA, détournaient les codes du réalisme socialiste pour insuffler un regard critique sur la condition humaine et l’histoire allemande.

Influencée par cette pratique, Giulia Andreani décide alors de faire de sa peinture une agora où, par la réinterprétation et combinaisons d’archives publiques ou de documents personnels, les figures dominantes de la grande Histoire font face aux laissés-pour-compte et aux existences reléguées à la marge. Peintes entre 2011 et 2025, le panel de la soixantaine d’œuvres exposées au macLyon confirment qu’en peignant en quasi-monochrome, l’artiste met à niveau les images quel que soit leur source et interroge leur compréhension : « J’aime semer le trouble et provoquer le spectateur afin de l’empêcher d’adopter une attitude passive face à mon travail. C’est pourquoi je le rends responsable de ce qu’il regarde » lance-t-elle.

De la même manière, chez Giulia Andreani, les titres des œuvres sont employés pour interpeler. Porteurs de messages symboliques tantôt ironiques, tantôt informatifs, les titres choisis par l’artiste participent à brouiller les frontières entre fiction et réalité documentaire. Parmi de nombreuses œuvres peu montrées que l’on prend plaisir à (re)découvrir dans cette exposition, figurent certaines œuvres parmi les plus connues de l’artiste comme la série Daddy (2012) où ces hommes représentés en « bons pères » de famille ne sont autres que des dignitaires nazis, provoquant chez celui qui regarde un certain sentiment vertigineux de distanciation, hérité du théâtre de Berthold Brecht.

En creux, le travail de Giulia Andreani propose une réflexion sur la place de l’artiste face à l’histoire et la force du médium pictural comme le traite la dernière partie de l’exposition. A travers les toiles comme Remparts (2015) ou Dans le même bain (2018) l’artiste rend hommage à des figures comme Hannah Höch ou Gerhard Richter, qui tant par rapport à leur posture respective d’artistes engagés que par

leur héritage plastique, continuent l’influencer particulièrement. Si le rôle de l’artiste est celui d’un « perturbateur, comme un microbe dans l’organisme » comme l’affirme Giulia Andreani, cette dernière n’a de cesse de réaffirmer toile après toile la place de la peinture comme espace de résistance puissant pour interroger nos héritages historiques, sociaux et culturels. Et puisqu’elle fait de ses peintures un espace alternatif à l’histoire officielle, l’histoire de l’art elle-même n’échappe pas à ce déplacement fort heureusement. Ainsi, la sous-représentation des femmes y apparaît naturellement comme l’un des thèmes abordés.

Par-delà l’apparente douceur d’une œuvre esthétiquement séduisante, Giulia Andreani l’admet : elle produit « une peinture énervée », « faussement accessible et potentiellement plus dangereuse ». Bien loin d’être froide, chaque toile de l’exposition présente une facette d’un tout, reconstituant son autoportrait politique et pictural, sorte de « mise au carreau » de ses propres positions depuis ses débuts.